Riders Alliance

Erwan le Lann : la montagne et la mer

By 11 juin 2018 No Comments

Erwan Le Lann fait le tour du monde avec son bateau, Maewan, véritable plateforme sportive qui emmène avec lui des athlètes pour explorer les coins les plus reculés du globe. C’est le premier « marin » à rejoindre la Rider’s Alliance de POW France, lui qui est avant tout montagnard, guide, grimpeur, alpiniste, BASE jumper. Aujourd’hui, entre deux traversées de l’Alaska au Kamtchatka ou du Japon à la Tasmanie, il revient à terre, et raconte. On l’a rencontré lors de sa dernière escale début juin.

Né à Grenoble de père breton, Erwan a toujours passé ses vacances en Bretagne, au bord de la mer, à l’Aber Wrac’h où se trouve la maison familiale et qui a été le point de départ – et d’arrivée – de son aventure avec Maewan (voir le site pour plus d’infos sur le projet). Mais jusqu’à récemment, Erwan n’était pas vraiment un marin. « Mon père était pêcheur, il a toujours eu une petite barque, mais il n’a jamais été ce qu’on pourrait appeler un marin. Moi je me suis acheté un dériveur quand j’avais 15 ans, mais il a brulé dans son hangar. »

« je voulais être pilote de chasse mais pas faire la guerre »

D’abord skieur en alpin jusqu’à l’adolescence, Erwan commence à vraiment faire de la montagne vers 16-17 ans, puis passe son bac scientifique sans trop de soucis. « Je voulais être pilote de chasse, j’ai passé tous les tests, mais j’ai été recalé à l’entretien de motivation. Ils ont probablement vu que je voulais piloter mais pas faire la guerre… »

À sa majorité, Erwan se met sérieusement à la grimpe : « j’ai compris que pour aller partout en montagne, il fallait que je sois bon en escalade. » D’abord rocher, puis glace, il devient vite assez fort et rejoint les équipes jeunes de la FFME encadrées par Christophe Moulin. Il apprend vite et bien, intégré dans un groupe d’une rare motivation. « Une des choses les plus difficiles en montagne, c’est de trouver son partenaire de cordée. » dit-il. Là ils sont tout un groupe. Il rentre dans le cursus pour devenir guide et décide un jour de quitter la fac pour se consacrer uniquement à sa passion : « J’allais en cours avec des chaussons, un sac à pof, une feuille et un crayon. »

Isafjordur, Islande, 2015 ©Bertrand Delapierre

« Ça ne me motive pas d’aller faire une croix »

Une quinzaine d’expéditions lointaines, pas mal d’ouvertures sur des 6-7000m, une première répétition du Super Couloir au Fitz Roy en hiver, le cursus n’est pas majeur, mais clairement exceptionnel. « Je n’ai pas d’escalades suffisamment remarquables pour qu’elles parlent à tout le monde, » enchaine Erwan, « et je n’étais pas assez fort pour faire des choses techniques à 8000m. » Mais en tout état de cause, ce ne sont pas les grands 8000 qui attirent Erwan, qui fuit plutôt la foule et cherche l’aventure, « Je n’aime pas suivre un topo » précise-t-il. « C’est ce qui m’a vite lassé dans les Alpes, ça ne me motive pas d’aller faire une croix. »

En escalade sur glace, Erwan participe aux premières compétitions, notamment aux coupes du monde et championnats du monde qui se mettent alors en place. Il s’occupe ensuite de l’organisation du circuit avec son compère de BASE jump Sam Baugey. Parallèlement, Erwan est embauché chez Petzl fin 2005 pour gérer les événements et le sponsoring. Son réseau de sportifs s’étend encore.

Fjord gelé au Groenland, 2015 (c)Bertrand Delapierre

« J’ai commencé à ne plus supporter l’avion »

« Je voyageais beaucoup à l’époque, partout sur la planète, particulièrement dans les zones froides. Petzl est présent dans 65 pays, et avec le Roc Trip, j’étais 8 mois par an en déplacement. J’ai commencé à ne plus supporter l’avion… »

Un voyage en Antarctique avec Mike Horn est un vrai déclencheur. Sur son bateau, le Pangaia, la lenteur est la clef du voyage. Il part d’Ushuaïa, laisse les oiseaux de terre pour rejoindre les iceberg, la richesse est dans le déplacement. Un groupe de journalistes arrive pour passer trois jours sur le bateau. Ils sont complètement déconnectés du lieu dans lequel ils se retrouvent. « Je suis rentré avec eux par avion, on a décollé, on est passés au dessus de la couche de nuages, et 5h après on a atterri à Punta Arenas. Et là je me suis dit qu’on ne peut pas comprendre le lieu dans lequel on est si on ne comprend pas le climat. »

Erwan décide alors de tout changer. Après la montagne, il a envie de découvrir la mer, avec le bateau qui lui parait le moyen idéal pour voyager lentement . « Ça m’a pris presque 10 ans, mais comme j’aime bien capitaliser sur mes expériences, de logistique et de gestion d’athlètes, d’événementiel, j’ai monté un projet «plateforme» qui allait devenir Maewan. »

Le trajet se construit naturellement, c’est le cas de le dire : « je voulais passer par l’Arctique, l’Antarctique et la Polynésie sans traverser des passages artificiels comme le canal de Panama. » C’est comme ça que le grand tour des Amériques s’est précisé, même si des attirances locales (comme le Kamtchatka) iront plus tard le modifier.

Navigation solo avec les dauphins, Océanie, 2017 (c)Maewan

« Je ne pouvais pas garder tout ça pour moi »

Le projet était très sportif à la base, et Erwan entend beaucoup des « Il n’y a que du sport? Pas d’environnemental, pas de scientifique ? » La vérité c’est qu’il n’a rien trouvé de pertinent à la base, il ne veut pas d’une « excuse environnementale ». Mais après quelque temps sur la mer, « j’ai commencé à me rendre compte de l’état de la planète, de l’intelligence de ceux qu’on appelait – et qu’on appelle encore – des sauvages, de l’empreinte que laisse l’homme sur l’ensemble de la vie terrestre. »

Erwan apprend chaque jour et se dit « je ne peux pas garder tout ça pour moi », puis « si moi, qui passe dix mois de l’année dans la nature sauvage, je ne fais pas quelque chose, alors qui? » Il prend contact avec POW et le courant passe. « Le problème c’est surtout de toucher ceux qui ne se sentent pas concernés, en utilisant le sport, la science ou les arts c’est plus facile, c’est un moyen d’ouvrir à plus de monde. »

Un regroupement de sportifs pour parler environnement lui semble logique. C’est d’ailleurs une des nouvelles missions de Maewan, transformé en aventure certes sportive, mais aussi sociale et environnementale.

Le plastique, ce n’est pas fantastique

Une des prises de conscience majeure de Erwan concerne le plastique. « J’étais au courant [des continents de plastique qui dérivent dans l’océan profond, NDLR], j’en avais entendu parler comme tout le monde, mais c’est autre chose d’avoir le nez dessus, c’est une toute autre dimension. » En plein milieu du Pacifique, à plus de 2000km de la première ville, Erwan va ainsi passer 2 jours entiers à naviguer à travers une véritable décharge. « Le plastique il y en a partout, mais à une échelle inimaginable. Les océans sont immenses, et ils sont remplis de plastique. Sachant qu’il n’y en a que 10% qui flotte, et que le reste est au fond de l’eau, on ne le voit pas. »

Au delà de ce problème majeur, depuis qu’il habite sur un bateau, Erwan a pris conscience de tout ce qui fait de la terre une planète aux ressources limitées. Le bateau en est comme un modèle réduit de la planète. « Je comprends l’effort demandé pour chacune de mes gouttes d’eau potable, pour l’énergie, pour la nourriture, la santé, le sommeil, l’usure des pièces. Le bateau c’est comme une mini terre, c’est un endroit isolé avec des ressources qui sont limitées. Sauf que c’est beaucoup plus facile de le comprendre sur un bateau que sur la planète, qui parait infinie. »

Utiliser le bateau pour l’extrapoler à la planète c’est son cheval de bataille. « Pour que les gens se rendent compte que quand ils ouvrent le robinet dans leur appartement, derrière il y a tout un effort. L’eau est puisée quelque part, aux dépens d’animaux et de végétaux, et quand on la pollue elle ne disparait pas, elle amène sa pollution jusqu’au fond de l’océan. »

La nourriture aussi lui est précieuse, comme tout le reste. Il est impensable de jeter un morceau de viande sur un bateau. « Quand on achète des tranches de jambon sous plastique dans un supermarché et qu’on en balance la moitié parce que vaguement elle a une odeur ou une couleur un peu bizarre, on oublie complètement que derrière ces tranches sous plastique il y a un animal qu’on a élevé et tué pour se nourrir. On n’a plus aucun respect pour cet animal. On est capable de préserver les bébés phoques au Groenland parce qu’ils sont hyper mignons, mais on est aussi capable de balancer de la viande d’un porc qui a été élevé en cage toute sa vie. »

Ô capitaine, mon capitaine, 2018 (c)Monica Dalmasso

La montagne et la mer : « c’est différent mais c’est pareil »

« On habite sur une terre unifiée. L’eau et l’air circulent sur l’ensemble de la planète, ils n’ont pas de frontières. Une bouteille plastique qu’on jette en montagne finira sa vie dans l’océan. L’eau polluée au sommet d’une montagne arrive polluée dans l’océan. Quand on est en montagne ou en mer, on voit la même nature. » Pas de différence donc, pour le premier athlète marin de la Rider’s Alliance. Et puis c’est de là qu’il vient à la base, ce grenoblois au patronyme breton. « Je n’avais pas grand chose à apprendre pour devenir marin, juste le maniement du bateau. » On s’étonne, mais il poursuit : « Gérer sa nutrition, regarder l’environnement, un nuage, faire attention, prévoir les choses, anticiper, ce sont des choses que l’on apprend quand on est en montagne. »

« Tu peux aussi t’arrêter en montagne, et attendre que ça passe. En mer ce n’est pas toujours possible. Globalement c’est différent mais c’est pareil. Ce sont surtout les échelles de temps qui sont différentes. Mais dans les deux milieux il y a des feeling qu’il faut écouter. »

« La ville est inerte »

Erwan ne veut pas parler de vibration, « ça fait trop chaman », mais une des choses les plus choquantes qu’il a évoquées avant qu’on ne s’asseye pour faire son portrait, c’est « la ville est inerte ». Ce retour là plus que les autres (c’est la cinquième fois qu’il laisse son bateau pour rentrer en France depuis trois ans qu’il est parti), il a du mal avec la ville. Tout ce béton, ces quelques arbres sans connexion entre eux, l’inertie sous les pieds nus comparée à la diversité des sols dans la nature, qui renseignent sur où on est.

« La ville permet certes une interaction sociale entre humains, c’est très bien mais ça ne suffit pas. La ville c’est comme une bulle, déconnectée de la nature. Alors tu laisses la lumière allumée, parce que tu as les moyens de payer la facture, et te ne te rends plus compte des efforts que ça coûte à la planète. »

 

Tempête sur Lord Howe Island, 2018 (c)Maewan

En juillet 2018, Erwan repart depuis Wellington (Nouvelle-Zélande) pour 9 mois sur son bateau. Avec des jeunes, avec des projets (transmettre des techniques de navigations ancestrales), avec des étoiles dans les yeux et au dessus de son mat. À suivre.

 

(Pour en savoir plus et suivre le trajets de Maewan, connectez-vous sur maewan.com)

Mathieu Ros

Author Mathieu Ros

Rédacteur en chef de Ski Magazine, Snowsurf, grand amoureux de la neige et responsable communication de POW France.

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